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Les bunkers (blockhaus) de La Panne
Toutefois, pour le petit gosse que
j'étais, le parcours était riche en sujets d'observation. En
effet, tout le long des dunes (et même à l'intérieur des terres) se
dressaient de très nombreux bunkers qui constituaient autant de vestiges
du Mur de L'atlantique, ce gigantesque réseau de défenses que les
allemands avaient mis sur place afin d'interdire le débarquement des
alliés en 44. Bien sûr, mon père m'avait expliqué en long et en
large en quoi ces blockhaus avaient été meurtriers pour nos libérateurs.
Des centaines et des centaines de soldats, débarqués pour la plus grande
opération militaire de tous les temps, allaient dans un premier temps se
faire massacrer comme au casse-pipe. Il n'y avait donc
certainement rien de comique et le caractère "amusant" de ces
fortifications était tout relatif. Néanmoins, ma curiosité de jeune
gamin était naturellement la plus forte et je ne pouvais manquer d'être
impressionné par les lieux qui, d'un côté présentaient l'immensité de la
mer du Nord et de l'autre ces témoins de la guerre mondiale. Il y
avait des bunkers de toutes les tailles, du plus petit jusqu'au plus
grand, du plus simple au plus sophistiqué. Dans l'intérieur des
dunes, il y en avait même de gigantesques qui devaient bien avoir la
hauteur d'un édifice de plusieurs étages. On ne pouvait pas dire
que c'était joli, ce n'était évidemment pas l'esthétique qui avait été
visée en l'occurrence, c'était même particulièrement laid (d'autant que
la plupart étaient détruits à des degrés divers ou fortement endommagés)
aussi laid que peuvent être de gros blocs de béton qui, en plus, étaient
chargés d'un lourd passé (et d'un lourd passif). Le débarquement n'avait
pas eu lieu ici mais en Normandie comme chacun sait. Néanmoins, de
grosses opérations militaires eurent lieu et connurent elles aussi leur
lot de tragédies, il y eut des bombardements partout, la guerre était
mondiale...
Si vous consultez notre rubrique sur
la démonologie, vous remarquerez à quel point la visualisation peut être
importante dans le déclenchement des manifestations surnaturelles.
Mais s'il est facile de comprendre que lorsqu'un gamin joue de la sorte
il visualise ses adversaires dans son imaginaire il est plus délicat
d'admettre que cela puisse générer des apparitions. Dans la très
grande majeure partie des cas d'ailleurs, tout le monde vous dira qu'il
ne se passe rien de tel, absolument rien. Combien de gosses ont pu
jouer comme je l'ai fait sans pour autant voir apparaître qui que ce
soit? Des millions très certainement. Mais les choses ne
sont-elles pas différentes à partir du moment où le jeune garçon en
question est investi d'un pouvoir héréditaire, un pouvoir de médiumnité,
une faculté de perception extrasensorielle?
En ce temps là, je peux vous garantir
que j'étais loin de m'imaginer que je pouvais être nanti de telles
facultés, je doute même que j'en aie seulement entendu parler. Je
crois aussi que si on m'avait demandé si les fantômes existaient
j'aurais répondu par la négative (puisque papa et maman le prétendaient
avec force) et j'aurais prié pour qu'ils aient raison la prochaine fois
que j'en verrais un (!?)... Or donc, je ne présentais pas alors le même
intérêt pour les choses de l'occulte que maintenant, j'étais préoccupé
par des considérations beaucoup plus terre à terre, les explosions, les
avions qui bombardent, les morts, les armes, les uniformes, ce genre de
choses...
Il y eut une espèce de flou rapide devant mes yeux, un
truc semblable à ce qui se passa à l'abbaye de
Cambron-Casteau et puis le local se présenta de toute autre
manière. Il y avait
là une petite dizaine de personnes en uniforme et en armes qui
parlaient, mangeaient, buvaient, riaient parfois, sans trop
faire attention à moi. L'un d'eux répondit au téléphone avec un
appareil qui ressemblait un peu à celui que mon père avait sur son
bureau si ce n'est qu'il s'agissait manifestement d'un modèle plus
ancien. Je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'il disait car
il ne parlait pas français mais s'exprimait dans un langage assez
guttural dont j'appréciais d'ailleurs assez peu la sonorité. Il y
en avait deux qui jouaient aux cartes et, en m'approchant, je pus voir
que leur jeu n'était pas le même que celui que l'on utilisait à la
maison. Je connaissais bien le jeu de cartes (mais seulement la
bataille, car c'est à cela que je jouais avec feu mon arrière
grand-mère) toutefois celui-là m'était inconnu. Il présentait des
gros bâtons, des épées, des ronds jaunes, c'était tout nouveau pour
moi...)
Dans ma candeur juvénile, je vis un pistolet sur une table
et voulus le saisir. Ce n'était bien sûr pas pour le voler, mais
pour jouer. Comprenez que l'occasion était trop belle que de
pouvoir utiliser, pour jouer, un vrai pistolet. Mais j'en fus pour
mes frais et je ne compris pas comment il se faisait que je n'arrivais
pas à le prendre. C'était impossible en fait, à chaque fois que ma
main tentait d'en prendre possession, elle ne rencontrait que du vide.
Je restai interloqué devant ce phénomène qui ne me fit pas peur le moins
du monde, simplement je ne comprenais pas... Je me souviens m'être
dit que cela devait être comme au cinéma, comme à la télévision: un
trucage. Sans doute étais-je tombé en pleine prise de vues pour un
nouveau film. Pourtant, je me retournai malgré tout, probablement en vue d'émettre une
timide protestation. Il n'y avait plus rien, le blockhaus était
aussi vide qu'au début, vide et parsemé de débris... La journée se poursuivit sans autre
incident, comme si de rien n'était. Je n'avais pas réalisé qu'il
venait de se produire quelque chose de vraiment spécial, un événement
pour lequel j'avais été aux premières loges. Je n'avais donc pas
questionné mes parents à propos de cette bizarrerie qui pour moi n'en
était pas une. Je n'étais pas conscient d'avoir été en présence de
vrais fantômes. A bien y réfléchir, cela n'aurait d'ailleurs eu
aucun sens, cela ne pouvait pas être des fantômes puisqu'ils n'étaient
pas revêtus d'un suaire blanc, ils n'avaient ni chaînes ni boulets, ils
ne poussaient pas des hurlements... et puis, nous n'étions pas dans une
maison hantée ni dans un château, alors... et puisque, par dessus le
marché nous étions en plein jour, l'affaire était entendue: ce n'était
pas des fantômes!
Ce n'est que longtemps après que
j'appris que les fantômes ne prennent pratiquement jamais cette
apparence, qu'il s'agit seulement d'une vision populaire, voire
cinématographique, sans grand rapport avec la réalité. Et pour ce
qui est de la critique rationnelle de cet événement, je ne peux
évidemment pas dire grand chose si longtemps après. Je vous livre mon
aventure à l'état brut sans analyse. Je sais bien que je n'ai pas
rêvé ça, je ne me suis pas retrouvé dans mon lit mais sur la plage, la
journée a continué normalement. Je peux seulement dire que si un
film avait été tourné sur ces lieux, en admettant que n'importe qui
aurait ainsi pu faire irruption en plein tournage, cela n'a été
corroboré en aucune façon. Je suppose en effet que si tel avait du
être le cas, mes parents n'auraient pas manqué de le signaler pour la
petite histoire, cela aurait été amusant. Peut-être n'ont-ils tout
simplement pas été mis au courant, c'est possible. Mais dans ce
cas je ne trouve aucune explication pour ce qui est du pistolet que je
n'ai pas pu rapporter en guise de preuve. (Mais preuve de quoi puisque
je n'étais pas conscient d'avoir assisté à un phénomène?)
Mais peut-être la destruction des
bunkers a t'elle permis à de nombreuses âmes en peine de trouver enfin
le repos.
NDLR: lors de nos vacances passées à la côte d'Opale (Nord - Pas de
Calais), après la visite du Cap Blanc Nez, nous avons rejoint une plage
parsemée de petits chalets sur pilotis. Au loin, un gros cargo
laissait un sillage laiteux sur la mer. Il faisait calme, un peu
brumeux, pas mal de vent. |