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Un trajet en 14, et dans le noir...
A l'époque, j'occupais une place en série sur l'Intra Muros de Mons. Par opposition avec les chauffeurs "supplémentaires" ,ceux qui effectuent toutes sortes de lignes, par exemple en remplacement de collègues malades, blessés, en congé, etc. les chauffeurs "en série" sont affectés de manière permanente sur certaines lignes bien spécifiques. L'Intra Muros de Mons est un service particulier (bien que considéré au même titre que toute autre ligne) dans le sens où il est gratuit, ne circule en circuits que dans le centre de la ville afin de la désengorger et résoudre partiellement les problèmes de parking ou encore venir en aide aux personnes âgées, seules, handicapées, etc. En réalité, le service est surtout fréquenté par des étudiants abonnés aux lignes "régulières", qui squattent donc la place des personnes qui en ont réellement besoin et à toutes sortes d'autres personnes (du clochard qui vient se chauffer dans le bus pendant une heure ou deux aux fainéants qui ne peuvent faire cent mètres à pied en passant par les resquilleurs de tout poil qui jonglent avec les correspondances pour réaliser de substantielles économies) Ce service comprend quelques mini lignes qui ne font qu'assurer la navette entre des parkings et le centre ville et des services "en blanc", que l'on peut mettre grosso modo sur le même pied que les services des supplémentaires, sauf que les services sont attribués prioritairement à l'Intra Muros et sauf que les services de l'Intra Muros assurent eux-mêmes souvent les remplacements de services réguliers en série. Bon! Si vous avez tout compris du premier coup, vous pouvez postuler comme chauffeur de bus et supposer que vous avez subi à un moment où l'autre de votre existence, une influence extra-terrestre! Et donc, ce jour là, j'étais "en blanc". Je devais donc assurer une ligne régulière en remplacement d'un collègue manquant. Mais comme il s'agissait de ma première année dans la société, je ne connaissais encore que très peu de lignes et celle qui m'avait été réservée figurait parmi celles qui échappaient à mes pauvres connaissances d'alors. C'était un 14, un "grand 14" comme on dit entre chauffeurs, pour le distinguer du 14B qui ne fait qu'un circuit dans la ville de Ghlin alors que le "Grand" réalise tout un périple qui va de Mons à Saint-Ghislain en passant par Ghlin, Baudour, et Tertre. En ce qui me concerne, mis à part Ghlin que je connaissais pour avoir déjà fait du 14B, me parler de Baudour ou de Tertre et même de Saint-Ghislain, c'était pareil que si cela avait été Casablanca, Rio de Janeiro et Prague: complètement inconnu pour moi! Pour couronner le tout, le trajet partait de Saint-Ghislain (je ne pourrais donc pas gagner du temps en commençant par des tronçons connus, je serais directement "dans le bain" en pleine terra incognita!) et l'on m'avait attribué un R312, c'est-à-dire un modèle de bus plus difficile à conduire pour un débutant (l'empattement est plus important et rend les virages plus larges, les réactions du véhicules sont plus brusques, celui-ci est légèrement plus large, plus lourd et plus long, les commandes sont disposées tout autrement, enfin la plupart présentent la fâcheuse tendance à vibrer de partout de manière très impressionnante - un excellent cocktail pour mettre à l'aise!)
Je ne crois pas qu'il soit utile de vous préciser que j'étais passablement stressé en me rendant sur les lieux! Il est difficile de ne pas s'imaginer le pire: se perdre complètement avec un véhicule particulièrement encombrant et difficile à manoeuvrer, dans le noir le plus complet car le service commençait très tôt, les pertes de temps, les plaintes des clients, leurs quolibets éventuels (qu'est-ce que c'est que ce chauffeur?), la situation ridicule, etc. Me voici donc parti aux
commandes de ce monstre. J'arrive toutefois sans encombres face à
la gare de Saint-Ghislain, où se situe donc le terminus départ et mets
le bus à quai. Personne. Le quai est vide, rigoureusement
vide! Au risque de passer
pour un pessimiste, tout ceci ne me dit rien qui vaille! La seule
chose qui soit sûre, c'est que le contrôleur est parti. Quant au
voyageur, il peut simplement me demander un renseignement, ne pas
connaître la ligne, ne pas aller jusqu'au bout de celle-ci... Le
voilà qui s'approche, lui et son chien. Un grand berger
allemand...
Ce n'est que plus tard,
une fois de plus, qu'en me repassant mentalement le film de l'histoire
je me suis rappelé de cette hypothèse et de sa corollaire. Dans un
certain sens, on pourrait me qualifier de "voyant", bien que je n'aime
guère ce terme. Or donc, on pourrait dire qu'un voyant a été guidé
par un aveugle! La seule différence,
c'est qu'on parlait de trams et qu'il s'agit ici de bus. Mais s'il
ne s'agit pas d'une coïncidence remarquable, je me demande ce que c'est! Plus tard encore, j'ai obtenu confirmation de la part de collègues en série sur cette ligne que, d'habitude il y avait effectivement toujours des voyageurs à cette heure pourtant matinale. Il n'est absolument pas étonnant d'avoir rencontré un aveugle sur la ligne puisque Ghlin comporte un centre destiné à leur effet. Mon père et moi avons d'ailleurs jadis participé à une marche à pied organisée par "Les amis des aveugles de Ghlin" |