L'aveugle de Baudour - un trajet en 14 et dans le noir

CERPI - BELGIQUE
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Un trajet en 14, et dans le noir...

L'histoire qui suit n'a, en elle-même, strictement rien de paranormal ou de surnaturel, il s'agirait plutôt d'une anecdote dans la vie d'un chauffeur de bus.  Elle prend toute son importance lorsqu'on la met en rapport avec d'autres événements et notamment l'affaire du bibliothécaire de Bruxelles, survenue bien longtemps avant...

A l'époque, j'occupais une place en série sur l'Intra Muros de Mons.  Par opposition avec les chauffeurs "supplémentaires" ,ceux qui effectuent toutes sortes de lignes, par exemple en remplacement de collègues malades, blessés, en congé, etc. les chauffeurs "en série" sont affectés de manière permanente sur certaines lignes bien spécifiques.  L'Intra Muros de Mons est un service particulier (bien que considéré au même titre que toute autre ligne) dans le sens où il est gratuit, ne circule en circuits que dans le centre de la ville afin de la désengorger et résoudre partiellement les problèmes de parking ou encore venir en aide aux personnes âgées, seules, handicapées, etc.  En réalité, le service est surtout fréquenté par des étudiants abonnés aux lignes "régulières", qui squattent donc la place des personnes qui en ont réellement besoin et à toutes sortes d'autres personnes (du clochard qui vient se chauffer dans le bus pendant une heure ou deux aux fainéants qui ne peuvent faire cent mètres à pied en passant par les resquilleurs de tout poil qui jonglent avec les correspondances pour réaliser de substantielles économies)  Ce service comprend quelques mini lignes qui ne font qu'assurer la navette entre des parkings et le centre ville et des services "en blanc", que l'on peut mettre grosso modo sur le même pied que les services des supplémentaires, sauf que les services sont attribués prioritairement à l'Intra Muros et sauf que les services de l'Intra Muros assurent eux-mêmes souvent les remplacements de services réguliers en série.  Bon!  Si vous avez tout compris du premier coup, vous pouvez postuler comme chauffeur de bus et supposer que vous avez subi à un moment où l'autre de votre existence, une influence extra-terrestre!

Et donc, ce jour là, j'étais "en blanc".  Je devais donc assurer une ligne régulière en remplacement d'un collègue manquant.  Mais comme il s'agissait de ma première année dans la société, je ne connaissais encore que très peu de lignes et celle qui m'avait été réservée figurait parmi celles qui échappaient à mes pauvres connaissances d'alors.  C'était un 14, un "grand 14" comme on dit entre chauffeurs, pour le distinguer du 14B qui ne fait qu'un circuit dans la ville de Ghlin alors que le "Grand" réalise tout un périple qui va de Mons à Saint-Ghislain en passant par Ghlin, Baudour, et Tertre.  En ce qui me concerne, mis à part Ghlin que je connaissais pour avoir déjà fait du 14B, me parler de Baudour ou de Tertre et même de Saint-Ghislain, c'était pareil que si cela avait été Casablanca, Rio de Janeiro et Prague: complètement inconnu pour moi! Pour couronner le tout, le trajet partait de Saint-Ghislain (je ne pourrais donc pas gagner du temps en commençant par des tronçons connus, je serais directement "dans le bain" en pleine terra incognita!) et l'on m'avait attribué un R312, c'est-à-dire un modèle de bus plus difficile à conduire pour un débutant (l'empattement est plus important et rend les virages plus larges, les réactions du véhicules sont plus brusques, celui-ci est légèrement plus large, plus lourd et plus long, les commandes sont disposées tout autrement, enfin la plupart présentent la fâcheuse tendance à vibrer de partout de manière très impressionnante - un excellent cocktail pour mettre à l'aise!)

Bien sûr, pas question de se lancer dans pareille aventure sans avoir pris les précautions d'usage et notamment averti mes chefs que je ne connaissais pas la route.  Ceux-ci tentèrent de me rassurer en précisant qu'un contrôleur viendrait sur place en m'indiquerait le chemin et en ajoutant que "de toute façon, il y aurait des voyageurs" ce qui sous-entendait qu'il serait possible de leur demander.  Dans l'immédiat, ils m'expliquèrent comment rejoindre Saint-Ghislain par l'autoroute de façon à pouvoir arriver au moins au terminus départ, là où un contrôleur viendrait donc me prêter main forte.

Je ne crois pas qu'il soit utile de vous préciser que j'étais passablement stressé en me rendant sur les lieux! Il est difficile de ne pas s'imaginer le pire: se perdre complètement avec un véhicule particulièrement encombrant et difficile à manoeuvrer, dans le noir le plus complet car le service commençait très tôt, les pertes de temps, les plaintes des clients, leurs quolibets éventuels (qu'est-ce que c'est que ce chauffeur?), la situation ridicule, etc.

Me voici donc parti aux commandes de ce monstre.  J'arrive toutefois sans encombres face à la gare de Saint-Ghislain, où se situe donc le terminus départ et mets le bus à quai.  Personne.  Le quai est vide, rigoureusement vide!
Mais il faut dire qu'il reste quelques minutes avant le départ, le contrôleur va certainement arriver, de gens aussi.
Les minutes passent, je m'impatiente, je m'énerve, personne ne vient.
Le contrôleur n'arrivera finalement qu'au tout dernier moment, mais il vient de recevoir un appel radio pour une urgence et doit repartir aussitôt.  Fort heureusement, nous voyons ensemble une personne qui arrive enfin, manifestement pour prendre mon bus.  Te voilà sauvé Michel, à tout à l'heure" me dit le contrôleur...

Au risque de passer pour un pessimiste, tout ceci ne me dit rien qui vaille!  La seule chose qui soit sûre, c'est que le contrôleur est parti.  Quant au voyageur, il peut simplement me demander un renseignement, ne pas connaître la ligne, ne pas aller jusqu'au bout de celle-ci...  Le voilà qui s'approche, lui et son chien.  Un grand berger allemand...
Non?  Ce n'est pas vrai?  Si!  Oui, vous l'avez compris: il s'agit d'un aveugle!  Aaaah!  Bravo!  Je suis bien, là!

J'ai maintenant deux ou trois minutes de retard et je me cogne le front sur mon volant: comment vais-je me sortir de cette situation aussi ridicule qu'embarrassante?  Je ne vais tout de même pas demander à un aveugle de me montrer le chemin!  Plus tard, bien plus tard, quand je raconterai cette histoire aux collègues, je leur dirai pour rigoler que j'ai demandé au chien!  Mais pour l'instant, je suis loin de rigoler!
Réglementairement parlant, je devrais demander à cette personne, aveugle ou pas, de faire en sorte que le chien porte une muselière, mais comme nous sommes seuls dans le bus et vu la situation, en l'occurrence c'est plutôt moi qui ferais bien de la fermer!
Finalement, tout bien réfléchi, comme c'est la solution de la dernière chance, je me résous à demander à l'aveugle s'il consent à me guider, malgré le ridicule de la question.
A ma grande stupeur, il accepte!  Aucun problème me dit-il, je vais rester près de vous, n'allez pas trop vite (il n'y a pas de danger!) mais cela ne sera pas plus loin que Ghlin...
Là encore, pas de problème, à partir de Ghlin je connais...  Je n'en reviens pas!  C'est un aveugle qui va me piloter!
Et les choses vont très bien se passer!  L'aveugle connaît parfaitement le chemin, il prend le bus presque tous les jours et connaît toutes les caractéristiques de la ligne, sauf peut-être les zones de perception pour les tickets.  Mais cela m'est bien égal pour le moment puisqu'il n'y a aucun voyageur, pour le reste j'arriverai bien à me débrouiller en regardant sur les poteaux.
L'aveugle m'indiquera parfaitement par où aller, à gauche, à droite, on va arriver à un rond point, il y a un arrêt après le long mur qu'on longe en ce moment... etc.  Je suis stupéfait.  Il faut croire que cette personne n'était pas aveugle de naissance, qu'elle avait déjà "vu" le parcours et qu'elle soit devenue atteinte de cécité après un accident par exemple, que sais-je?  A moins que le défaut visuel initial n'ait empiré avec l'âge et que de mal voyante elle soit devenue complètement aveugle par la suite.

Ce n'est que plus tard, une fois de plus, qu'en me repassant mentalement le film de l'histoire je me suis rappelé de cette hypothèse et de sa corollaire.  Dans un certain sens, on pourrait me qualifier de "voyant", bien que je n'aime guère ce terme.  Or donc, on pourrait dire qu'un voyant a été guidé par un aveugle!
Et c'est seulement alors que j'eus une illumination: je me souvins de cette parole énigmatique du bibliothécaire de Bruxelles...
"Quant au 14, un aveugle t'y guidera par nuit noire..."

La seule différence, c'est qu'on parlait de trams et qu'il s'agit ici de bus.  Mais s'il ne s'agit pas d'une coïncidence remarquable, je me demande ce que c'est!
N'oublions d'ailleurs pas qu'avant d'avoir des lignes de bus, les régions ont eu des trams, qu'il s'agit le plus souvent de substitutions des uns par les autres, que les trajets sont restés sensiblement les mêmes.

Plus tard encore, j'ai obtenu confirmation de la part de collègues en série sur cette ligne que, d'habitude il y avait effectivement toujours des voyageurs à cette heure pourtant matinale.  Il n'est absolument pas étonnant d'avoir rencontré un aveugle sur la ligne puisque Ghlin comporte un centre destiné à leur effet.  Mon père et moi avons d'ailleurs jadis participé à une marche à pied organisée par "Les amis des aveugles de Ghlin"



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